Une journée au pont du Gard (extrait de l’ouvrage  » L’aqueduc du pont du Gard)

Les possibilités de découvertes que nous décrivons sont nombreuses. A chacun son choix : on peut consacrer à la visite du pont du Gard une heure, une  journée, ou  plus. L’étrange est que, malgré la simplicité de ce qu’il offre, on n’a jamais le sentiment de l’avoir épuisé. Aucune visite méthodique ne remplacera la rencontre personnelle avec ce lieu. Chacun  peut :

  • s’intéresser à la beauté des pierres et des paysages, faire provision de souvenirs par la photographie, le dessin, ou la simple mémoire ;
  • s’attacher aux détails d’architecture. (Il est bon de choisir ses heures, selon ses intérêts, l’éclairage étant déterminant pour l’observation) ;
  • flâner autour du monument, à la recherche, par exemple, d’indices géologiques ; les gorges du Gardon en foisonnent : on trouve à moins de 100 m des empreintes d’oursins de plusieurs millions d’années !
  • se promener dans le jardin botanique ;
  • dénicher les signes des compagnons : mi inscriptions, mi idéogrammes, ils révèlent et cachent à la fois le monde secret des métiers.
  • découvrir le pont du Gard de bon matin, à partir du Gardon : c’est une approche différente, inoubliable comme un rendez-vous.
  • passer une soirée d’été en amont : les bruits de la nuit, le ciel étoilé ont avec ce lieu une singulière connivence ;
  • à toute heure, enfin, s’asseoir devant ce grand ordonnateur d’espace, se soumettre à son rythme, le laisser vivre en soi, s’alléger de toute sa présence.

Le point panoramique (point cité : X = 776,13 ; Y = 3185,4) 

En amont du pont, rive gauche, sur notre droite, du côté d’où vient le Gardon, en sortant de la partie boisée, un chemin sur la roche conduit à un point de vue discrètement signalé. De cette hauteur et de ce côté, le pont du Gard se découvre dans la pureté de son développement et de son site, l’adjonction du pont routier demeurant invisible. Le sol est un rocher de calcaire urgonien*, vieux de 110 millions d’années, parsemé ça et là de rudistes*, coquillages fossiles bien connus des géologues et caractéristiques du secondaire. La vue sur le pont du Gard est totale et l’on distingue une inégalité dans le niveau de la partie supérieure : pas de dalles au-dessus des six premières arches du troisième niveau (rive gauche du Gardon), ni au-dessus des trois dernières (côté rive droite). Elles ont disparu et leur support – deux rangées d’assises – aussi.

La nature vue de ce point, n’est peut-être pas exactement celle qu’ont connue les Romains, les paysages changeant continuellement, mais elle conserve un caractère qui lui est propre.

La clairière X= 776,38 ; Y = 3185,4

Toujours en amont du pont, rive gauche, plus près du monument, se trouve un espace dégagé que nous appelons la clairière. Pour l’atteindre, au bas des fouilles des arches nous empruntons le sentier à droite, quelques mètres avant d’arriver au pont, à l’escalier en colimaçon construit par Questel en 1844.

De la clairière, la vue sur le pont  est prodigieuse. Sur l’autre rive, la colline boisée est restée intacte. Une grotte de petites dimensions évoque les peuples qui ont vécu sur le site depuis l’origine de l’homme. De l’Homo sapiens aux chasseurs et pêcheurs magdaléniens (12 à 20.000 ans), puis aux bergers et cultivateurs sédentaires, les gorges du Gardon ont abrité bien des civilisations, et même des réfractaires, à la conscription par tirage au sort au XIX e siècle, et dans les années 1940-44 au travail obligatoire en Allemagne.                                       

Sur la gauche, le monument domine, imposant mais léger. Seul, le bas des arches du premier étage échappe à la vue. En revanche les onze arches du deuxième étage se  superposent élégamment à celles du premier. Pour le voir dans toute sa hauteur, nous devrons descendre sur la plage.

Quelques claveaux*, en relief permettaient le calage des gabarits*. D’autres en façade, supportaient les échafaudages. Les arches des deux premiers étages se superposent exactement, mais sur un même niveau, leurs ouvertures différent sensiblement.

Les arcades du troisième étage supportent l’aqueduc. Plus près du pont, nous distinguons mieux les détails de construction évoqués ci-dessus. Les arches du second étage, épaisses en moyenne de 4,5 mètres sont formées de trois parties juxtaposées sans liaison entre elles. Au premier étage on retrouvera la même disposition mais en quatre parties. Cette technique de construction, trouvait, a-t-on dit, sa justification dans le souci de donner plus de souplesse au monument et donc une meilleure résistance aux mouvements de terrain. Ce mode de construction semble avoir fait école dans la région : les arches du pont Saint-Bénézet d’Avignon, par exemple,  ont été construites selon ce schéma… mais cela n’a pas suffi à  sauver. Peut-être d’ailleurs, s’agit-il plus prosaïquement de faciliter la construction des arches, en trois, (ou quatre) fois, à l’aide de cintres plus étroits, donc plus maniables.

Dès que l’on aborde le monument à gauche de l’escalier en colimaçon, on constate une torsion du pont qui laisserait penser à une courbure volontaire destinée à résister au courant du Gardon. Emile Espérandieu signalait cette courbure sans pouvoir l’expliquer. Aujourd’hui, grâce aux appareils extrêmement précis dont ils disposent, les scientifiques expliquent cette déformation comme une dilatation de la masse du pont sous l’effet du soleil qui le réchauffe l’après-midi. Le soir, la contraction qui suit ne compense pas exactement la dilatation du jour, d’où cette déformation accumulée depuis deux millénaires. A partir de cette explication récente, nous nous sommes intéressés à l’ensoleillement du pont et à quelques-unes de ses conséquences visibles.

Chaque jour de l’année, le soleil franchit le pont à 9 h T.U. (temps universel), soit 10 h l’hiver, 11 h l’été. Le soleil se levant vers 7 h 46 autour du 20 décembre, l’ensoleillement matinal à cette période est non seulement de courte durée mais pratiquement inexistant sur une grande partie du monument à cause de la présence d’une colline située au sud-est. A partir de 9 h et jusqu’à 16 h, la face sud-ouest (en direction de l’amont du Gardon) est plus fortement réchauffée. L’été, le phénomène est amplifié, grâce à un ensoleillement de 5 h le matin, côté aval du Gardon, et de 11 h l’après-midi, côté amont ! On comprend aisément la déformation du pont dans cette direction.

Deux autres observations liées à cette différence d’éclairement ont attiré notre attention :

* L’hiver les lichens prolifèrent sur les piliers ombragés de la rive droite du Gardon, tournés vers le sud-est au point de leur donner une couleur blanchâtre facile à repérer.

* A partir des mesures relevées, par Léo Bourne en 1994, sur seize section du canal au-dessus du pont du Gard, nous avons constaté que les concrétions déposées contre la paroi de droite, ensoleillée, sont plus épaisses que celles déposées contre la paroi gauche.

Le pont du Gard vit et subit le soleil.

Nous descendons vers la rivière par le sentier un peu escarpé à gauche du pont.

Dès le départ, nous découvrons sur la face mise à nu par la rupture des arches une inscription de toute beauté : FOUCHE DIT LA VERTU DE SAINTE suivie d’une série d’instruments de tailleur de pierre. Il s’agit d’un signe compagnonnique gravé sur la corniche supérieure, très courte, à la limite du second et du troisième étage. Elle rassemble les nom, surnom du compagnon, son origine, les lettres CPTDP 10 et huit instruments dont se sert ce tailleur de pierres : un niveau à monture triangulaire (qui a l’aspect d’une cloche avec son battant à cause de la déformation causée par le galbe de la corniche), un ciseau à pierre, une escoude*, un autre ciseau, une massette, l’ensemble compas-équerre et un marteau. Ce bel ensemble gravé sur une corniche contemporaine de la construction  de l’escalier de Questel ne peut donc être que postérieur à  1844.

Il est préférable de contempler cette frise le matin avant huit heures 11; avec des jumelles on distingue aisément les détails délicats du dessin.

Des empreintes d’oursins de l’époque miocène 

Toujours sur la rive gauche, aux abords du pont du Gard, mais cette fois sur un cheminement qui, au travers de la colline, conduit de l’Auberge du Vieux Moulin à l’escalier en colimaçon du pont du Gard, vous aurez peut-être l’occasion de découvrir cette plaque rocheuse de quelques mètres carrés  truffée d’impacts d’oursins qui s’y fixèrent lors de sa formation, il y a quelques millions d’années.

Des dépôts semblables abondent dans notre région. Deux, relativement importants sont connus dans les environs. L’un, s’étire au pied de la colline, sur une trentaine de mètres le long d’un talus, parallèle à la route D. 192, qui conduit du Mas Raffin (commune de Castillon-du-Gard) à la route nationale 86. Il est tapissé d’impacts d’oursins et de pholades* caractéristiques de cette époque miocène*. L’autre, plus important encore, dans le vallon dominé par le château d’eau de Saint-Hilaire-d’Ozilhan, à l’est du village, se présente sous la forme d’un creux qui retenait l’eau, comme les « lavognes* » sur le plateau des Causses.

Nous redescendons sur la route en aval du pont routier. Du sentier nous pouvons observer à loisir les niveaux différents des impostes* des piliers, dus à la différence des rayons d’ouverture des arches, comme sur le troisième tronçon du pont Roupt. Arrivés sur la route nous observerons la berge rocheuse de la rive gauche à nos pieds, juste en aval du pont du Gard.

Le petit port du pont du Gard, fiction ou réalité ? 

Nous voici bien placés pour observer un plan incliné de quelque 50 m de long et 4 à 5m de large, taillé dans la falaise de la rive gauche en aval du pont. On imagine volontiers sur cette rampe en pente douce un quai d’accostage pourvu de palans pour décharger des matériaux, notamment des pierres de taille, amenées en barque des carrières situées à 6 ou 800 m du pont. Mais soyons prudents, les spécialistes ne s’accordent pas sur cette hypothèse. Selon un  archéologue, l’utilisation de barges  pour transporter des blocs de plusieurs tonnes, ne serait pas envisageable sur le Gardon tumultueux et l’existence d’un canal latéral ne résoudrait pas la question. Selon un spécialiste de la taille de la pierre, les preuves de l’existence de ce canal, détruit de nos jours, seraient solides. Selon d’autres, les pierres du pont du Gard proviendraient surtout de  carrières de Vers et de celle de Font de Dringues. Ces pierres auraient donc été transportées par des chars à bœufs. La carrière de l’Estel aurait surtout fourni la pierre aux  constructeurs du pont routier.

Pour nous, à tort ou à raison, nous aimons imaginer la scène, l’accostage des barques à fond plat ; les ouvriers tirant sur les cordes des cabestans et des  palans, halant les blocs, les déchargeant sur des rouleaux, calés sur ce quai en pente, puis les poussant jusqu’au bas du pont, où d’autres équipes, avec des grues plus importantes, les élèvent jusqu’à un niveau intermédiaire d’où  un autre engin les achemine vers leur emplacement définitif.

En arrière du pilier de la grande arcade, sur la rive droite une crique taillée dans le rocher ressemble à un abri creusé pour recevoir de petites embarcations.

Imaginaire ou réel, ce “ petit port ” est aujourd’hui apprécié des baigneurs. S’il n’a pas été un port romain, c’est en tout cas une marina romana. 

Sur la plage

Passant sous une arche du pont, continuons à descendre jusque sur la plage (rive gauche du Gardon, en amont du pont). De là, le pont apparaît dans toute sa majesté. Il nous domine de ses 50 m. Et malgré sa taille, l’équilibre entre les parties pleines et les vides des arches, l’harmonie des couleurs où le jaune doré de la pierre ressort sur le bleu du ciel ou sur le vert des collines lui confèrent cette image qu’on aime lui attacher : un bijou finement ciselé garnissant un écrin de jade ou d’émeraude ou de jade.

Les espaces entre les blocs  des hautes arches constituent un refuge pour les molosses de Cestoni, une variété de chauves-souris qui ont besoin d’une grande hauteur de chute pour prendre leur envol 12. Ici elles disposent de 19 mètres !

Il serait dommage de ne rester sur la plage que l’instant d’un coup d’oeil ou d’une prise de vue. Il faut du temps pour apprécier le cadre et la façon dont le monument s’y insère.  Resplendissant sous le soleil,  féerique à contre-jour, impressionnant la nuit, il se prête à bien des approches. Revenir, par exemple, à la nuit tombée, muni d’une lampe de poche, afin d’apprivoiser les ombres du sous-bois et la raideur des marches…

Si nous arrivons sur la plage à la tombée de la nuit, notre contemplation mettra moins en valeur l’architecture que le dessin, la silhouette, l’harmonieuse composition  et l’équilibre entre les surfaces pleines et les arches ouvertes, entre le monument  triomphant et son reflet léger dans l’eau qui frissonne.

A l’heure où les projecteurs éclairent la rive gauche du canal (façade nord-nord-est), l’effet de contre-jour est  beau, l’ombre du pont s’allongeant plus que lui.  Des photographies sont faciles à prendre en poses de vingt secondes à deux minutes, l’appareil sur pied bien sûr, en utilisant des pellicules de 100 ASA ou plus.

De jour, c’est la grandeur des arches qui s’impose. La plus importante enjambe le Gardon. Elle a près de 25 m d’ouverture et 19 m de hauteur intérieure !  Six arches forment l’étage du bas. Le deuxième niveau se développe sur onze, dont six superposées à celles du bas, donc de la même ouverture mais un peu moins hautes. Le troisième étage tout en haut est formé de trente cinq arceaux “ et les épaisseurs de leurs piles sont balancées afin d’obtenir exactement un nombre entier d’ouvertures de 4,80 m dans l’entre-axe des arches placées au-dessous. On compte quatre arceaux sur la portée des grandes arches, et trois seulement sur celles des autres. Du côté de la rive gauche, la dernière arche ne supporte que deux arceaux. Il semblerait qu’on ait voulu, de ce côté, établir une certaine harmonie entre le pont-aqueduc finissant et les arches qui lui font suite en terrain naturel ” (Emile Espérandieu-J. Lanore et H. Laurens –  Le pont du Gard – 1926).  Il est facile de remarquer l’aspect massif  de ce troisième étage, qui contraste avec la finesse des étages inférieurs. Il peut paraître illogique de charger ainsi le haut de l’édifice, mais cela pouvait être nécessaire pour raidir la partie portant directement le canal et le mettre ainsi à l’abri des déformations et des risques de fuites consécutifs.

Du bord du Gardon on distingue bien le rehaussement des parois du canal opéré pendant la période de réglage de l’aqueduc (voir p. 36).

Sur le pont routier

Nous remontons sur la route et nous longeons le pont routier. Ce qui frappe, à ce niveau,  ce sont ces nombreux dessins gravés dans la pierre ; il s’agit pour la plupart de signes compagnonniques, parfois d’inscriptions dont quelques-unes sont d’époque romaine. On peut, sur ce pont, apprendre à chaque pas.

Construit par Pitot entre 1743 et 1747, le pont routier fait modestement partie du patrimoine départemental.

Il remplace le passage sous échancrures creusées à partir du XIII e siècle, sur le côté amont des piliers, qui permettaient le passage d’un mulet bâté, au niveau du deuxième étage. Les états*du Languedoc ont fait restaurer le pont-aqueduc menaçant ruine, et construire ce pont routier attenant.Les pierres provenant en partie des assises des arches disparues en amont, la ressemblance des deux ponts est frappante. Les blocs utilisés ont été extraits de la même carrière, certains à la même époque.

L’observateur attentif remarquera une différence entre la finition de la partie haute des avant-becs* romains (en amont) et de celle des arrière-becs* de Pitot (en aval). Différence omise par les dessinateurs, peintres ou graveurs.

La traversée du Gardon

Elle a posé problème jusqu’au milieu du XVIII e siècle. En  218 avant J.C., Hannibal se rendant d’Espagne en Italie avec son armée et ses éléphants  traversait le Gardon à gué et le Rhône à l’aide de radeaux montés sur des vessies gonflées (utricules)13. Dès l’époque romaine, il y eut des bacs sur le Gardon. Selon Maurice Billo 14, ils sont mentionnés comme moyens de transfert à Remoulins dès le Moyen-Age, et jusqu’en juin 1830. C’est alors que la mise en service du premier pont suspendu de Remoulins diminua le trafic sur le pont routier qui doublait l’aqueduc depuis le XVIII e siècle. Des témoins gravés sur les piliers du deuxième étage ont mis en évidence les déformations causées par la circulation des véhicules lourds.

Inscriptions et signes de compagnonnage

De nombreux signes de compagnons ont été gravés sur le calcaire coquillier* qu’on appelle souvent ici « molasse* ». La pierre est d’une couleur chaude mais elle se prête peu à la finesse du trait. L’observation de ces signes ou de des inscriptions, antiques ou non,  dépend donc beaucoup de leur éclairage.

*          Le matin, le soleil met en valeur les signes gravés sur la  façade nord du pont du Gard qui nous domine et fait face à l’auberge du Vieux Moulin. Notons encore que pendant un laps de temps relativement court – entre 9 h et 10 h par exemple – le soleil éclaire déjà la face ouest du parapet du pont routier sans que le pont du Gard ne lui porte ombre. C’est le meilleur moment pour l’observation et les prises de vue. L’après-midi le soleil de face détruit tout contraste. Citons au passage quelques beaux signes très faciles à repérer, gravés sur les premiers mètres du parapet du pont routier. D’abord, sur le dessus du cinquième bloc, il est aisé de remarquer deux cercles concentriques au centre desquels figurent deux clés croisées, c’est un signe de compagnon serrurier. A partir du sixième bloc, sur la face  verticale, côté route, on peut voir une série de signes datés de 1839, dont une escoude*, une hache de charpentier, des massettes, des inscriptions. Jusqu’au bout du pont ce sont des dizaines de signes qui garnissent cette face.

Nous ne décrirons pas tous les signes compagnonniques qu’on peut relever sur le pont du Gard. Ils sont fort nombreux – plus de deux centaines-et nous ne les connaissons pas tous. Nous invitons les visiteurs à flâner pour mieux les découvrir, ils abondent.

* L’après-midi, il est facile d’examiner les signes gravés sur la face verticale du parapet du pont routier, donc postérieurs à 1747, et ceux gravés sur la face nord des piliers dont le fameux LA FRISE DORLEANS (l’apostrophe est omise). Les plus nombreux symbolisent l’art des maçons, des tailleurs de pierre en général. Le compas (angle dont le sommet est en haut) et l’équerre (sommet en bas) sous la forme la plus stylisée concernent les compagnons de tous corps. Plus élaborées, ces formes sont réservées à ceux qui utilisent effectivement équerres et compas (menuisiers, charpentiers …). Des fers à cheval accompagnent les signes compagnonniques du maréchal-ferrant, le marteau taillant, la polka*, le pic, le marteau grain d’orge, ceux des tailleurs de pierres. Les dalles au-dessus du canal, aujourd’hui inaccessibles,  portent aussi des signes spécifiques à d’autres professions : boulangers, serruriers …,  chacun y a laissé sa marque15. A côté des beaux signes des compagnons, quelques graffiti déparent l’ouvrage.

Sur la clé de voûte de l’arche centrale (la sixième donc), on crut reconnaître jadis les traits d’Isis, alors qu’un des archéologues contemporains pense qu’il s’agit du portrait très dégradé d’un personnage romain (le librator *?) tenant un parchemin, un autre,  préfère n’y voir qu’un personnage sans importance, simple garniture de la clé de voûte …A observer tôt le matin.

Sous la voûte des arches suivantes on remarque des pierres numérotées par les constructeurs gallo-romains.

On peut lire, gravés des chiffres romains : i ; ii ; iii ; iiii ; v ; vi ; vii … selon qu’il s’agisait de pierres taillées destinées à occuper les assises 1 ou 2 ou 3, … Ou même FR S I, FR DII…. FR SI, FR D II, … M I, M II, selon qu’il s’agissait de pierres taillées en carrières et destinées à occuper les niveaux 1 ou 2 ou 3, … ou qui devaient occuper le front droit (destra), ou gauche (sinistra), ou se situer au milieu (medium).On peut noter en passant que les Romains constructeurs de ces arches utilisaient la notation additive IIII (un, plus un, plus un, plus un) et non pas la notation soustractive IV (un ôté de cinq). Le VIII ne figure pas sur la huitième pierre, sans doute a-t-elle été remplacée.                                                                                                                       

Note sur les chiffres romains 

Compter est une nécessité, mais comment compter ?

La méthode la plus simple, consiste à tracer des barres sur le sable ou à les graver sur un bâton avec un couteau : I, II, III, IIII, IIIII, IIIIII, IIIIIII, etc. Mais il est difficile de distinguer d’un simple coup d’œil plus de quatre signes identiques. Au-delà il faut compter, d’où la  nécessité d’introduire des symboles particuliers pour cinq : V, dix : X, cinquante : L, cent : C et mille : M, qui  diversement combinés, permettaient aux Romains de former tous les nombres.

Si les additions étaient assez faciles à effectuer, les multiplications en revanche présentaient des difficultés. Il faudra attendre sept siècles, l’apparition des chiffres hindous, dits à tort “ chiffres arabes ”, et l’invention du zéro pour faciliter les calculs.                                                                                                                       

Entre les huitième et neuvième arches (sur 11) du second étage à partir de la rive gauche, en haut du pilier, trois pierres en dessous de la corniche, nous distinguons une sculpture, en fait un priape, que Mistral a baptisé “lièvre du pont du Gard”. La légende veut que le maçon du pont ayant pactisé avec le diable ait dû lui livrer le premier être vivant traversant le pont. Ce fut un pauvre lièvre et le diable furieux le jeta contre l’arche où on le voit encore. En fait ce “lièvre” est romain, et c’est un symbole phallique protégeant du mauvais oeil.

Trois pierres à gauche du lièvre, et deux plus bas vous rencontrez le coq”, pattes tendues sur la neuvième arche, le bec vers la rive gauche. Il a  probablement été gravé par un compagnon qui restaurait la façade au XIX e siècle.

Sous la huitième arche, sur le tablier du pont du Gard lui-même, tout près du pilier où se troue le coq, un vélocipède – un grand bi – témoigne de la diversité d’inspiration des graveurs. Ce dernier a été hélas dégradé par les installateurs de la mise en lumière du pont, dans les années 2000. 

Rive droite du Gardon

En quittant le pont par la chaussée qui se dirige vers le restaurant « Les Terrasses », nous découvrons tout de suite sur notre droite une grande cavité d’une quinzaine de mètres d’ouverture, sept ou huit de hauteur et une dizaine de profondeur. C’est la grotte de la Salpétrière. Des générations d’archéologues l’ont fouillée. Ils ont découvert plus de dix étages caractéristiques d’époques s’étendant des Moustériens* aux pasteurs en passant par les Magdaléniens chasseurs et pêcheurs. Des représentants de ces nombreuses  populations ont laissé des indices sur leurs activités et sur leur façon de vivre dans les grottes du Gardon, dont la Salpétrière, la Balouzière.

La grotte est actuellement vide.

Le long de la route, les platanes abritent les promeneurs du soleil ardent de l’été. Près de là, la baignade est possible à certaines conditions. Il est bon de se renseigner auprès des services compétents. Le Gardon est un cours d’eau méditerranéen alimenté par un réseau de sources froides ; il peut être dangereux et ses sautes d’humeur surprennent parfois.

Passant sous l’arche du premier étage, nous faisons quelques pas sur le chemin de Saint-Privat en longeant le Gardon vers l’amont. Ils nous permettront de voir de près la façade amont du pont aqueduc puis de là, sur l’avant-bec* voisin de la berge où nous sommes, d’observer la plus importante inscription d’époque romaine qui nous soit restée :

MENS / TOTVM/ CORIVM

Pour bien voir cette inscription, le mieux,  si le temps le permet, est de se rendre sur le rocher, rive droite du Gardon, en amont du pont, au pied du pilier de l’arche qui enjambe la rivière. L’inscription est gravée sur la sixième pierre de l’avant-bec*, comptée à partir du haut. Cette pierre de section presque carrée (40 cm x 50 cm) jouxte la façade du monument. L’observation avec des jumelles améliore l’image.

Nous citons M. Paillet “… Le rédacteur de l’inscription aurait peut-être voulu signaler le fait  que l’épiderme du monument aurait été, dans sa totalité mesuré. Cette expression sous-entend, évidemment,  que les façades ont été mesurées soigneusement lors de l’implantation et de la construction, mais aussi dessinées et composées antérieurement …  Faisant référence à la totalité de l’oeuvre, … l’on pourrait en définitive proposer la traduction suivante : “L’épiderme [du monument] dans sa totalité [autrement dit les parements vus, c’est-à-dire les façades et les coupes] a été mesuré. L’inscription selon cette interprétation, ne pourrait donc être que contemporaine  de la construction du monument, et sa graphie, seul élément utilisable pour une datation approximative, prendrait toute son importance18”. Jusqu’au début de l’après-midi l’inscription reste dans l’ombre. Située à sept mètres au-dessus du sol, seul le mot MENS ressort nettement. La lumière solaire en facilite la lecture. Le début de l’après-midi est le meilleur moment pour l’apprécier et la photographier.

Traversée par le canal

La traversée du canal au-dessus du pont du Gard est désormais accompagnée et payante. Nous préconisons qu’elle soit pratiquée comme toute visite de l’aqueduc, dans le sens d’écoulement de l’eau dans l’aqueduc, c’est-à-dire Uzès-Nîmes (rive gauche – rive droite du Gardon). Dans ce cas, nous devons retraverser le Gardon pour nous diriger vers la montée d’escalier de Questel.La montée d’escalier intégrée dans le pilier terminal ne permet pas les croisements. Deux tours de vis et l’on atteint la conduite. La perspective est  prenante, l’aqueduc forme un long corridor dont on ne voit pas l’issue : les concrétions* épaisses et la torsion du pont nous en empêchent.

Vers l’amont du Gardon, au fond de la vallée, en provenance de Saint-Privat, la rivière coule entre des rives verdoyantes (les géographes appellent « ripisylve* », ou « forêt galerie » cette forêt riveraine). La vallée encaissée jusqu’au pont, va s’élargir en aval : c’est au pont du Gard que se terminent les gorges du Gardon. En amont du pont les versants boisés sont abrupts et leurs sommets se fondent dans une garrigue qui se déroule à l’infini. Au fond le château de Saint-Privat (voir p.124-125) se devine mais reste invisible.

Pénétrons dans l’aqueduc. Soudain, le canal, jusque là à ciel ouvert, est couvert-les dalles de couverture sont ici restées en place-et ses parois sont surélevées. Cette élévation, réalisée lors de la période de réglage, améliorait la circulation de l’eau dans l’aqueduc, évitant la surpression du fonctionnement en conduite forcée.  On repère par endroits la reprise, entre la hauteur de 1,2 m et la couverture de pierres plates, du mortier de tuileau* qui assurait l’étanchéité latérale.

Sur les côtés, les concrétions*, très épaisses, occupent les deux tiers de la largeur du canal. (Elles seront plus développées encore au delà du pont de Valmale). La hauteur libre du canal est voisine de 1,7 m, elle était de 1,8 à l’époque du fonctionnement de l’aqueduc, après la surélévation.

Le dessus des dalles de couverture offrait de grandes surfaces planes aux compagnons graveurs de signes. La promenade y est interdite en raison du danger évident qu’elle présente. De plus, marcher sur les signes gravés tendrait à les détruire. Il faudra nous contenter de découvrir ces dessins dans un musée ou dans des livres. Nous présentons nous-mêmes des photographies de quelques-uns d’entre eux, prises dans les meilleures conditions possibles.

Les extrémités du canal ont été restaurées. Au sud-est, les parois sont dépouillées de leurs concrétions* extérieures. Le solin* à la jonction des piédroit* et du radier*, bien conservé, apparaît nettement au bas du canal.

De cette partie aval du pont-aqueduc une vue circulaire sur le site de la vallée du Gardon permet de se transporter, dans l’instant, des étages géologiques lointains aux aménagements les plus récents : au sud, l’immense plateau calcaire creusé par les gorges ; à l’est, les plaines alluviales et fertiles de la Couasse et de la Vigière, de part et d’autre du Gardon ; plus loin, vers Castillon-du-Gard et Saint-Hilaire-d’Ozilhan, les plaines caillouteuses dont le vignoble fournit ici un côtes du rhône-villages. Au nord les carrières de Castillon et de Vers soulignent un peu trop l’horizon. A l’ouest les tours de Saint-Privat et les gorges. En mars et septembre, le soleil couchant projette à l’horizontale l’ombre du pont sur la colline au dessus de la grotte de la Salpétrière.

On imagine aisément le parcours de l’aqueduc, qui, d’Uzès, au nord-ouest, derrière le plateau  se déroule le long des collines de Saint-Maximin, Argilliers, Vers, passe où nous sommes et poursuit sa route jusqu’à Nîmes au sud-ouest, à 20 km à vol d’oiseau.

De cet observatoire, on perçoit mieux la fonction du pont du Gard. Nous le connaissions comme un échafaudage maçonné au-dessus du Gardon. D’ici, où nous pouvons imaginer l’eau courant dans la conduite, il apparaît comme l’intersection de deux voies d’eau, l’une naturelle, le Gardon, l’autre dérivée de main d’homme depuis la fontaine d’Eure.

Tout près du pont, rive gauche, à l’amont du Gardon, le versant de la colline abrupte de La Balouzière (nom venu des chênes verts qui la recouvrent) est un site naturel complexe. Le haut, véritable damier où alternent plaques de calcaire dur et espaces boisés, n’a sans doute subi que peu de changements. Sur ce plateau peu fertile, terre à bouca (brachypode rameux) ou à petits arbres puisant leur nourriture dans un sol profond, les hommes récoltaient ce que la nature  offrait. Les bûcherons abattaient des chênes, faisaient du charbon de bois, les bergers menaient  leurs troupeaux, les gagne-petit cueillaient le thym, les arbouses, les champignons… Naguère aux lendemains de Pâques ou de Pentecôte c’était la récupération des milliers de bouteilles en verre,consignées, gisant sur les lieux de pique-nique et de grillade.

Le bas, pour sa part, est riche. Depuis les temps les plus reculés, les hommes l’ont habité. Gîtes et grottes en témoignent, dont celle de la Balouzière qu’a exploitée l’abbé Bayol, prêtre à Collias pendant les années 1930. La proximité de la rivière, la vallée alluvionnaire enrichie par les crues du Gardon, expliquent cette richesse.  Si bien que, dans cette partie, le paysage, qui résulte de l’activité de la nature et du travail de l’homme, a constamment évolué. Les textes de Charvet, les travaux très récents de Mme Véronique Bombal le rappellent : la basse vallée a subi d’incessantes modifications dues à l’homme et aux caprices du Gardon qui modifie le profil et l’emplacement des berges.

Anciennement cultivées par les seigneurs de Saint-Privat, ces terres étaient couvertes au début du siècle de céréales puis de prairies. De 1925 à 1940, à la suite de leur acquisition par l’état, l’administration des Eaux et Forêts entretenait là une belle pépinière. Son abandon progressif après la seconde guerre mondiale en a transformé les abords en un arboretum anarchique, tant sur le plan des essences que sur celui de leur sélection. La constitution progressive d’un véritable arboretum était prévue dans le cadre de l’aménagement du site.

Le long du Gardon,  les arbres à feuilles caduques de la forêt riveraine étalent une palette colorée au gré des saisons : branches effeuillées de l’hiver, sombres et fourchues ; vert léger du printemps, assombri  de l’été ;  rouille et or de l’automne.

L’aqueduc se termine par quelques marches d’escalier récentes.  Le tunnel qui lui fait face ne date que du XIX e siècle.

Cet article est tiré de l’ouvrage « L’aqueduc du pont du Gard- 8 itinéraires de découverte d’Uzès à Nîmes«  » co-écrit par Claude Larnac et François Garrigue. (pages 118, à 134- Édition de la Fenestrelle- Brignon- 1999, 4 è rééd. 2016.

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