Pont aqueduc romain d’Aël

Par Michel Lescure

Préambule

Lors de notre périple de septembre 2025 dans le Valais suisse, nous avons découvert les richesses archéologiques de Martigny, commune jumelée avec Vaison-la-Romaine, sous la conduite de l’archéologue François Wilbé.

De là, nous avons franchi les cols pour rejoindre le Val d’Aoste et admirer le pont-aqueduc romain d’Aël (ou Pont de Pondel), construit en 3 av. J.-C.

Nous sommes restés environ 1 h 30 sur ce site exceptionnel — un temps bien trop court pour en appréhender tous les aspects techniques et architecturaux.

Depuis, nous avons approfondi nos recherches en consultant de nombreuses publications accessibles en ligne et en prenant contact avec la conservatrice italienne de l’ouvrage.

Nous vous proposons ici une synthèse de nos recherches et de nos réflexions, largement inspirée des travaux de l’archéologue allemand Mathias Döring, à qui ce document doit beaucoup. Cet archéologue est connu des téléspectateurs français : une équipe franco-allemande a produit un documentaire sur l’aqueduc de Gadara, le plus long aqueduc du monde romain (170 km tout de même !), qui, partant de Syrie, rejoint la Jordanie.

Les photographies sont d’André Tourel et de Philippe Gaubert. Les schémas sont de Michel Eymelle (petit clin d’œil au père de Tintin…).

Nous avons repris plusieurs explications issues des panneaux informatifs du site ; nous remercions leurs auteurs pour la qualité de leur contenu.

Nous proposons également quelques compléments d’analyse et certaines hypothèses. Ces hypothèses, que nous soumettons à discussion, mériteraient d’être approfondies.

Notre objectif est de contribuer, modestement, à une future publication scientifique plus détaillée sur ce remarquable témoignage du génie romain. Il le mérite vraiment.

Contexte historique de ce territoire

Les Salasses étaient un peuple d’origine celtique ou ligure qui vivait dans la vallée d’Aoste. À l’origine, cette région était habitée par les Ligures. À partir du IVᵉ siècle av. J.-C., des peuples gaulois sont venus s’y installer.

Le géographe grec Strabon explique que leur territoire était composé d’une grande vallée encadrée par des montagnes. Cette région était riche en mines d’or et en métaux. L’historien romain Dion Cassius rapporte qu’un consul romain, Appius Claudius Pulcher, intervint à cause d’un conflit entre les Salasses et un peuple voisin au sujet de l’eau nécessaire à l’exploitation des mines d’or. Il aurait alors ravagé leur territoire.

Vers 141 av. J.-C., lors de la bataille de Verolengo, les Salasses infligent une lourde défaite aux Romains : plus de 10 000 soldats romains sont tués. Peu après, les Romains prennent leur revanche à la bataille de Mazzé. Les Salasses perdent 5 000 hommes et doivent abandonner leur territoire.

Vers 100 av. J.-C., les Romains fondent une colonie appelée Eporedia. Malgré leur victoire, le Sénat de Rome refuse d’accorder le triomphe au consul romain en raison des pertes subies.

D’après Strabon, les Salasses continuent ensuite à vivre dans les montagnes. Les relations avec Rome alternent entre guerres et périodes de paix. Contrôlant les cols alpins, ils attaquent parfois les convois romains ou exigent des péages pour laisser passer les armées.

Les Salasses avaient mis au point une technique de guérilla particulièrement efficace. Observant que les légions romaines progressaient en remontant les vallées sans toujours protéger leurs flancs, ils exploitaient les passages étroits dominés par des pentes abruptes.

Ils préparaient sur ces pentes des amas de rochers instables, soigneusement calés. Au moment où la légion s’engageait dans le défilé, ils déclenchaient l’éboulement. Les blocs dévalaient la pente, entraînant les autres pierres et provoquant un véritable glissement de terrain. Les pertes romaines pouvaient être considérables.

Ne pouvant se satisfaire de ce statu quo, Auguste décide en 37 av. J.-C. de bloquer la vallée pendant deux ans afin d’affamer les Salasses. Ce plan échoue grâce au soutien des peuples celtes transalpins.

Finalement, en 25 av. J.-C., sur ordre d’Auguste, le général Aulus Terentius Varro Murena achève la conquête de la vallée d’Aoste. Il fait 36 000 prisonniers. Les Salasses sont réduits en esclavage et vendus.

Une nouvelle colonie romaine, Augusta Praetoria Salassorum (aujourd’hui Aoste), est fondée. Elle est peuplée par 3 000 vétérans démobilisés avec leurs familles. Les Salasses disparaissent alors en tant que peuple indépendant.

En quelques années, la ville devient un centre commercial majeur, comptant plus de 20 000 habitants. Elle constitue un point stratégique pour les déplacements militaires et les échanges vers les territoires suisses, germaniques et gaulois.

La ville est construite selon les normes romaines, orientée au sud, sur une terrasse protégée des inondations, à 583 mètres d’altitude. Elle adopte un plan rectangulaire (724 m × 574 m), entouré de murailles.

Elle dispose :

  • de routes locales et de grandes voies reliant des régions lointaines ;
  • de conduites d’eau ;
  • d’un système de stockage et de redistribution des produits de première nécessité.

La route qui traversait la vallée d’Aoste et le col du Petit-Saint-Bernard était aménagée pour les véhicules légers, tandis que celle du Grand-Saint-Bernard était surtout utilisée par les animaux de transport, comme les mulets.

L’approvisionnement en eau ne posait pas de gros problèmes. Trois petites conduites souterraines et un réseau de canaux, alimentés par des sources et par le torrent du Buthier, apportaient l’eau potable à la ville. L’eau de pluie était évacuée grâce à un système de drainage, et les eaux usées transitaient par un réseau complet d’égouts, qui fonctionne encore aujourd’hui sur ces principes.

La ville romaine d’Aoste (Augusta Praetoria)

Lors de notre voyage en Italie, nous avons eu la chance de visiter la vieille ville d’Aoste.

Nous y avons découvert de nombreux vestiges romains remarquablement conservés :

  • les remparts, presque entièrement préservés sur 2,5 km ;
  • la Porta Praetoria, imposante porte orientale ;
  • l’arc d’honneur et la façade du théâtre romain ;
  • les vestiges de l’amphithéâtre ;
  • et surtout le forum, dont le cryptoportique évoque celui d’Arles.

On voit clairement que les Romains ont créé ici une véritable « ville nouvelle ».

Ils ont d’abord résolu les problèmes essentiels : l’approvisionnement en eau et l’évacuation des eaux usées. Mais un autre défi majeur s’imposait : nourrir la population. Il fallait produire rapidement des denrées fraîches à proximité de la ville.

Pour cela, ils devaient trouver une zone :

  • proche d’Aoste,
  • bien exposée,
  • fertile,
  • facilement irrigable — condition indispensable dans une région aux étés secs.

Lorsque l’on observe la carte de la vallée d’Aoste, on constate qu’elle est encadrée par des sommets dépassant souvent 4 000 mètres. Le Mont Blanc se situe à seulement 35 km. Le Cervin et le Grand Paradis sont également proches.

Ces massifs créent des conditions climatiques particulières : certaines vallées reçoivent peu de précipitations. C’est dans ce contexte qu’est né le projet du pont-aqueduc d’Aël.

Les Romains ont choisi de capter l’eau du torrent du Grand Eyvia afin d’irriguer environ 200 hectares situés à 6 km à l’ouest d’Aoste, près de l’actuelle Aymavilles.

Selon l’une des hypothèses de Mathias Döring, ce torrent a été retenu pour son régime hydrologique adapté à une fonction agricole : son débit est abondant d’avril à septembre, période correspondant à la fonte des neiges et des glaciers du massif du Grand Paradis (4 061 m), donc à la saison nécessaire à une bonne mise en végétation.

Le Grand Eyvia présentait un débit favorable à l’irrigation, mais ses versants étaient instables. Les ingénieurs romains durent donc faire preuve d’une grande ingéniosité.

Ils auraient pu utiliser la Dora Baltea, mais celle-ci coulait plus de 100 mètres plus bas, ce qui aurait complexifié considérablement le projet.

Ils envisagèrent d’abord un captage sur la rive droite du Grand Eyvia afin d’éviter la construction d’un pont supplémentaire. Toutefois, l’instabilité géologique de cette rive, plus pentue, les conduisit à abandonner cette option.

Le tracé finalement retenu implique un changement de rive et la construction d’un pont unique à l’endroit le plus favorable.

On remarquera que ce projet fut entrepris vingt-cinq ans après la fondation d’Aoste : la décision a donc été longuement mûrie.

Caractéristiques géométriques et tracé de l’aqueduc d’Aël

Dans son étude publiée en 1998, Mathias Döring apporte des précisions déterminantes sur la configuration géométrique de l’ouvrage.

L’aqueduc présente :

  • une largeur interne moyenne de 1.00 à 1,20 m ;
  • une pente longitudinale d’environ 2.6 %, compatible avec les standards hydrauliques romains de moyenne capacité.

La section amont, immédiatement en amont du pont, se développait environ sur 2,9 km :

  • 650 m excavés en tranchée profonde dans le substratum granitique, impliquant une taille directe dans la roche massive ;
  • 2 250 m en profil mixte, aménagés sur des murs-terrasses en encorbellement sur le versant montagneux.

Une proportion significative des sections en terrasse a aujourd’hui disparu sous l’effet de processus géomorphologiques actifs (coulées nivales, ravinement, instabilités de versant), rendant la restitution intégrale du tracé incertaine.

L’ouvrage de prise d’eau en rivière n’est plus conservé, en raison de la forte dynamique torrentielle du cours d’eau, capable de mobiliser des blocs de plusieurs tonnes lors des crues. Toutefois, les données géométriques disponibles permettent d’en proposer une localisation approximative au niveau du hameau de Chevril (975 m d’altitude).

À cet emplacement, le Grand Eyvia traverse un secteur particulièrement resserré de la vallée, configuration favorable à la captation des écoulements. Les eaux étaient vraisemblablement dérivées vers un canal latéral ajusté à la morphologie du substrat rocheux. Le dispositif de captage devait consister en un fossé latéral aménagé en dérivation du lit principal, avec une régulation du débit assurée par la mise en place de blocs dans le chenal, permettant un rehaussement du plan d’eau vers la dérivation.

Un tel aménagement, non pérenne et fortement exposé aux crues hivernales, impliquait :

  • un entretien saisonnier régulier ;
  • une reconstruction fréquente après les épisodes de crue et de débâcle.

Ces éléments suggèrent un coût de maintenance annuel élevé.

Capacité hydraulique

Sur la base de la section et de la pente moyenne, la capacité de transport est estimée entre 150 et 180 l/s. Un tel débit correspondrait théoriquement à l’alimentation d’une population d’environ 40 000 habitants, selon les standards de consommation antique.

Cette capacité excède largement les besoins estimés de la vallée à l’époque romaine, ce qui interroge la finalité exclusivement domestique ou urbaine de l’ouvrage.

Tracé aval et problématique fonctionnelle

La section aval, au-delà du pont, est estimée à environ 3 km supplémentaires en direction d’une zone agricole présumée.

Cependant :

  • aucun relevé exhaustif n’a été réalisé ;
  • aucune prospection géophysique (y compris radar tellurique) n’a été engagée ;
  • plus de la moitié du tracé demeure incertaine.

Cette lacune documentaire limite toute interprétation définitive concernant la destination finale de l’aqueduc.

L’hypothèse de Mathias Döring d’une vocation essentiellement agricole apparaît fragile au regard :

  1. de la capacité hydraulique élevée,
  2. de l’investissement technique considérable,
  3. de l’absence de données archéologiques probantes sur le tracé terminal.

En l’état actuel des connaissances, la fonction précise de l’aqueduc du Pont d’Aël demeure partiellement indéterminée et nécessite des investigations complémentaires (prospections géophysiques, relevés topographiques de haute précision, analyses géo-archéologiques, etc.).

Le pont-aqueduc de Pont d’Aël (ou Pont de Pondel)

1. Témoignages historiques et évolution des interprétations

La première mention connue du Pont de Pondel remonte au rapport de voyage de 1550 de l’antiquaire Filippo Pingone. Il y identifie déjà l’ouvrage comme un aqueduc d’époque romaine, tout en supposant l’existence de conduites en plomb — hypothèse conforme aux connaissances techniques de son époque, mais non confirmée par les observations ultérieures.

Au XIXᵉ siècle, deux représentations graphiques majeures documentent l’état du pont :

  • le dessin du baron de Malzen (1826) ;
  • celui d’Aubert (1860).

Ces documents iconographiques montrent l’ouvrage dans une configuration proche de son état actuel.

Le premier relevé partiel documenté est réalisé en 1864 par Carlo Promis. En 1930, Giulio Barocelli complète cette étude à la suite de fouilles menées à l’extrémité orientale du pont.

Promis et Barocelli contestent l’interprétation hydraulique initiale et proposent une fonction exclusivement utilitaire : le pont aurait servi à relier les mines de fer de Cogne à une fonderie antique située à Villeneuve. Cette hypothèse, fondée sur une lecture économique du territoire, sera reprise sans véritable réévaluation critique pendant plusieurs décennies.

En 1998, Mathias Döring réintroduit l’hypothèse d’un usage hydraulique, associé à une finalité agricole, réinscrivant ainsi l’ouvrage dans la tradition des aménagements hydrauliques romains destinés à l’irrigation.

en vert la zone de 200 hectares propice à une mise en culture irriguée pour les besoins d’Aoste (hypothèse de Mathias Döring) en pointillé rouge les restes de canaux ou de chemin d’origine romaine

2. Données structurelles principales

Le Pont d’Aël est un ouvrage maçonné à arche unique en plein cintre, implanté dans un contexte topographique particulièrement contraignant.

Caractéristiques dimensionnelles :

  • Type : pont à arche unique en plein cintre
  • Portée de l’arche : 14,23 m (précisément 48 pieds romains)
  • Longueur totale de l’ouvrage : 60 m
  • Largeur : 2,26 m
  • Hauteur depuis la base des fondations : 22,15 m
  • Hauteur au-dessus du fond de la vallée : 66 m
  • Longueur de la galerie intérieure (premier niveau) : 50,35 m

Ces dimensions, relativement modestes au regard de certains grands aqueducs impériaux, doivent être appréciées en tenant compte de la difficulté exceptionnelle du site d’implantation.

3. Implantation topographique et conception architecturale

L’ouvrage franchit la gorge du Grand Eyvia, entaille torrentielle longue d’environ 4 km et atteignant localement 150 m de profondeur, entre Chevril et Aymavilles.

Le site retenu correspond au seul point où les rebords supérieurs de la gorge présentent :

  • une altitude équivalente de part et d’autre;
  • un écartement minimal d’environ 12 m.

Cette configuration géomorphologique a déterminé le choix d’une arche unique de 14,23 m de portée, permettant le franchissement direct sans appui intermédiaire dans le ravin.

Selon l’analyse de Mathias Döring, l’ouvrage aurait été conçu à l’origine sur trois niveaux superposés :

  1. une galerie inférieure de service ;
  2. un niveau intermédiaire correspondant à la conduite d’eau ;
  3. un niveau supérieur destiné à la circulation.

Aujourd’hui, le tablier accessible aux piétons correspond au deuxième niveau, qui emprunte le tracé de l’ancienne conduite hydraulique.

4. Fonction du couloir intérieur : surveillance hydraulique et contrôle structurel

Comme dans l’ensemble des ouvrages hydrauliques romains, la maîtrise de l’étanchéité constituait une exigence technique majeure. Toute infiltration prolongée aurait entraîné :

  • une altération des mortiers ;
  • une désagrégation progressive de la maçonnerie ;
  • une perte de stabilité structurelle.

Situé à environ 885 m d’altitude, l’ouvrage est soumis à un climat de moyenne montagne. En cas de fuite, l’eau infiltrée peut geler en période hivernale, provoquant des phénomènes de cryoclastie (dilatation liée au gel) susceptibles d’endommager gravement la structure.

Le couloir intérieur du premier niveau doit donc être interprété comme une galerie de surveillance et de maintenance. Il permettait au personnel chargé de l’entretien :

  • d’inspecter régulièrement l’intrados et les parois ;
  • de détecter toute trace d’humidité ou de suintement ;
  • d’intervenir rapidement en cas de désordre.

La galerie est éclairée par deux rangées superposées d’ouvertures latérales sur chaque façade :

  • les baies inférieures éclairent le sol et la base des murs ;
  • les baies supérieures éclairent la voûte.

Ce dispositif assure un contrôle visuel complet de l’ouvrage. Les deux accès à la galerie étaient fermés par des portes, limitant les courants d’air (et donc les variations thermiques) et protégeant l’infrastructure d’éventuelles dégradations.

5. Superstructure et circulation

Si l’on admet l’hypothèse de Mathias Döring d’une organisation tripartite originelle (trois niveaux superposés), le niveau supérieur (en vert sur le schéma ci-dessous ) aurait accueilli un chemin public situé au-dessus du specus (conduite d’eau en bleu). Ce troisième niveau, aujourd’hui disparu, aurait assuré la continuité d’un axe de circulation structurant.

sur cette coupe nous avons fait disparaitre le parement nord

sur cette coupe on constate que les pierres taillées complètement (au moins sur cinq faces, en jaune ) représentent un faible pourcentage de la totalité de la maçonnerie – il y a donc eu un souci d’économie pour réaliser cet ouvrage. 

La construction d’un pont de cette ampleur, impliquant un investissement technique et logistique important, paraît difficilement justifiable pour le seul usage d’un sentier local. La présence probable d’un chemin supérieur suggère donc une double fonction :

  • hydraulique (transport et distribution de l’eau) ;
  • infrastructurelle (circulation des personnes et des biens).

Le sentier actuel, aménagé pour la randonnée, suit le tracé du niveau intermédiaire correspondant à l’ancienne conduite d’eau.

  1. Une inscription très originale :
  2.  
  •  

Sur le côté nord du pont-aqueduc, une inscription a été gravée au-dessus de la clé de voûte (la pierre centrale de l’arc). Elle mentionne le nom du constructeur. Aujourd’hui, le texte est reproduit sur des plaques de marbre, mais à l’origine il était directement gravé dans la pierre.

Le pont a été financé par un particulier en 3 av. J.-C. Il s’agirait d’un homme nommé Caius Avillius Caimus, originaire de Padoue.

Un mot est particulièrement important dans cette inscription : PRIVATVM, qui signifie « privé ».

Voici le texte en latin :

IMP CAESARE AVGVSTO XIII COS DESIG

C AVILLIVS C F CAIMVS PATAVINVS

PRIVATVM

Ce qui peut se traduire par :

« Au moment où l’empereur César Auguste était désigné consul pour la treizième fois, Caius Avillius Caimus de Padoue, fils de Caius, a construit ce pont avec son argent personnel. »

Lors de sa construction, il ne s’agissait donc pas d’un pont-aqueduc public, mais d’un ouvrage de caractère privé, ce qui constitue l’une des caractéristiques de l’époque augustéenne.

Bien que le nom « Avilli » fût relativement courant à cette période, il est possible d’émettre l’hypothèse qu’il renvoie à la même famille romaine des Avilli, connue pour sa puissance et son influence, et originaire de la région de Padoue, située à l’extrémité orientale du bassin du Pô. La richesse de cette famille provenait principalement de ses activités dans le domaine du bâtiment ainsi que du traitement des matières premières métalliques. Elle participait également, de manière secondaire, au commerce des esclaves. Les Avilli possédaient par ailleurs de nombreux ateliers de production de tuiles et de briques dans leur région d’origine, entre Padoue et Venise.

Par un mouvement migratoire progressif, cette famille aurait remonté le cours du Pô et laissé plusieurs témoignages de son activité entrepreneuriale jusque dans le Piémont. Une dédicace retrouvée au pont d’Aël atteste leur présence dans cette région et témoigne de l’extension de leurs activités bien au-delà de leur territoire d’origine.

Il convient de rappeler qu’Aoste se situe dans la partie supérieure du bassin versant du Pô. Or l’exploitation et le façonnage du marbre bardiglio extrait des carrières d’Aymavilles nécessitaient d’importantes quantités d’eau. Ce marbre gris-bleu ou gris perle veiné a été largement employé dans la construction des monuments de la cité romaine d’Augusta Prætoria (Aoste).

À partir de ces éléments, une autre hypothèse a été formulée quant à la finalité de la construction du pont d’Ael. Les Avilli auraient pu faire édifier cet ouvrage afin de favoriser le développement de l’exploitation des carrières de marbre d’Aymavilles, matériau destiné notamment à l’édification des monuments de la ville d’Aoste.

Toutefois, bien que cette hypothèse apparaisse cohérente au regard des éléments disponibles, elle n’a pas été clairement confirmée pour la période romaine correspondant à la fondation et au développement initial d’Aoste. Elle doit donc être considérée comme une interprétation plausible, mais qui demeure à ce jour non attestée par les données archéologiques actuellement disponibles.

7. Comment ce pont-aqueduc a-t-il été construit ?

Je me suis engagé dans un exercice de « rétro-ingénierie » fondé exclusivement sur des techniques attestées à l’époque romaine. Les hypothèses présentées ci-dessous — accompagnées de schémas explicatifs — visent à restituer les différentes étapes de la construction de cet ouvrage implanté dans un site particulièrement contraint.

L’édification d’un pont au-dessus d’un torrent alpin profondément encaissé, dans un environnement escarpé, supposait en premier lieu l’aménagement d’un accès aux deux rives. Depuis le hameau d’Aymavilles, la rive droite offrait l’approche la plus favorable pour créer un chemin carrossable destiné à l’acheminement des hommes et des matériaux.

Il est plausible que les constructeurs aient installé un dispositif de type tyrolienne afin de transporter, dans un premier temps, le matériel de chantier (grues, treuils, passerelles, outillage), puis les matériaux eux-mêmes : blocs de pierre, éléments taillés, cintres en bois, chaux, etc.

Avant le début de la construction proprement dite, une passerelle en bois fut probablement édifiée au pied du futur pont. Elle pouvait être constituée de deux poutres en treillis formant un tablier léger, permettant aux ouvriers de circuler entre les deux rives. À partir de cette infrastructure provisoire, deux escaliers en bois, solidement ancrés au rocher, purent être installés de part et d’autre de l’emplacement des futures piles.

On peut également envisager l’emploi d’un monte-charge incliné à contrepoids, dispositif connu au Moyen Âge et dont le principe restait compatible avec les savoir-faire antiques. Durant la phase d’élévation des piles, l’usage de grues n’était probablement pas indispensable ; celles-ci n’auraient été montées qu’au moment de la mise en place des cintres destinés à la construction de la voûte.

Ancrage des piles

La stabilité de l’ouvrage exigeait un ancrage solide dans le substrat rocheux. Il fallut donc tailler la roche en formant une succession de gradins horizontaux sous l’emplacement des futures piles afin de prévenir tout risque de glissement.

Ce chantier débutait par un travail particulièrement pénible. Le versant situé du côté du village (rive droite) présente une pente très prononcée et le rocher, constitué de granite ou de gneiss, est extrêmement dur. En l’absence de perforatrices et d’explosifs, ce déroctage dut être réalisé manuellement à l’aide d’outils métalliques, dans des conditions éprouvantes et dangereuses.

Dans un contexte aussi pentu, on peut proposer le dispositif suivant : deux escaliers provisoires en bois, solidement amarrés en partie haute au rocher, encadrent la zone de travail. Entre eux, une plateforme mobile suspendue par des cordages sert à la fois de surface d’intervention et d’élément de sécurisation grâce à un garde-corps.

le pointillé bleu figure le tracé du futur parement nord

Élévation des piles

Une fois le déroctage achevé, la maçonnerie pouvait commencer. Les piles furent élevées par assises horizontales successives, depuis leur base jusqu’au niveau d’appui du futur cintre.

À ce stade, le monte-charge incliné à contrepoids devenait particulièrement utile pour l’acheminement des matériaux. Cette phase ne nécessitait pas nécessairement une main-d’œuvre hautement spécialisée : les piles-culées présentent une maçonnerie relativement ordinaire, sans traitement particulièrement soigné.

On observe toutefois, dans la partie sud de la culée de la rive gauche, un renforcement ponctuel. Celui-ci pourrait s’expliquer par la découverte, lors du déroctage, d’une fissure dans le granite, nécessitant une consolidation localisée spécifique.

Mise en place des cintres et construction de la voûte

La réalisation de la voûte imposait la mise en place d’un ouvrage provisoire en bois (plancher sur cintre). En l’absence, à proximité, de forêts susceptibles de fournir des pièces de grande longueur, il est envisageable que les constructeurs aient opté pour plusieurs demi-cintres plus légers, plus faciles à assembler et à mettre en œuvre, notamment à l’aide d’une tyrolienne.

Le fait que la portée de la voûte corresponde à un nombre entier de pieds romains (48 pieds) peut suggérer l’utilisation de cintres standardisés, éventuellement loués — pratique attestée dans l’Antiquité — plutôt que fabriqués spécifiquement pour cet ouvrage.

La voûte elle-même ne présente pas une maçonnerie particulièrement soignée. Seules les chaînes d’angle sont constituées de pierres taillées, d’ailleurs de modules variés, dans un matériau évoquant le gneiss, probablement extrait localement et choisi pour ses propriétés de résistance au gel.

Le reste de la voûte est constitué d’une maçonnerie de blocage, avec un remplissage lié par une quantité minimale de chaux, suffisante pour assurer la cohésion et reprendre les poussées. Cette étape supposait néanmoins l’intervention d’une main-d’œuvre spécialisée.

Le décintrement — opération particulièrement délicate en l’absence d’appuis intermédiaires — a pu être réalisé à l’aide de boîtes à sable, technique permettant un abaissement progressif et contrôlé des cintres.

Les murs-tympans et le caractère « creux » de l’ouvrage

Une fois la voûte achevée, les murs-tympans (parois latérales) furent construits. C’est ici que réside l’originalité de ce pont « creux ».

Cette configuration présente plusieurs avantages : réduction du poids propre, gain de temps à l’exécution et relative souplesse structurelle, favorable en zone sismique — nous sommes dans les Alpes.

Toutefois, la hauteur des murs — supérieure à six mètres — a nécessité la mise en place de raidisseurs transversaux. Ceux-ci reprennent efficacement les efforts de compression, mais présentent des fissurations liées aux efforts de traction.

le haut des raidisseurs est au niveau de la flèche, niveau actuel du plancher de verre ; on notera qu’aujourd’hui que ces raidisseurs présentent une fissuration verticale assez préoccupante

Le canal et les plaques de marbre

Le canal d’amenée d’eau a été aménagé sur un fond constitué de plaques de marbre jointives, de modules variés et non parallélépipédiques. Cette disposition évoque un possible réemploi de matériaux issus d’éléments décoratifs.

Il est vraisemblable qu’un plancher en bois ait été installé afin de faciliter la circulation des surveillants dans la galerie intérieure (aujourd’hui remplacé par un plancher en verre rétroéclairé). Des trappes pouvaient permettre l’inspection de l’extrados de la voûte.

Conscients de la relative fragilité du système de raidisseurs, les constructeurs ont probablement craint la chute éventuelle d’une plaque de marbre susceptible d’endommager la clé de voûte. Afin de prévenir ce risque, ils auraient comblé l’intervalle entre deux raidisseurs par un massif de maçonnerie, créant ainsi une zone plus résistante.

sur cette coupe on visualisera mieux la position des raidisseurs verticaux. Notons qu’entre les deux raidisseurs centraux, ceux qui encadrent la clef de voûte, l’espace a été comblé par une maçonnerie de remplissage grossier. J’ai pensé que c’était pour rigidifier l’ouvrage. En effet si cet espace avait été laissé en creux et au cas où, par accident, une plaque du canal supérieur viendrait percuter cet espace cela aurait pu percer la clef de voûte mettant en péril la stabilité de cette voûte et peut être même la totalité de l’ouvrage.

Les barbacanes et la gestion des infiltrations

Un tel dispositif de raidisseurs pouvait entraîner une accumulation d’eau à l’intérieur même de l’ouvrage. La présence de barbacanes laissées ouvertes témoigne vraisemblablement de la volonté d’assurer l’évacuation des infiltrations et d’éviter toute surcharge hydraulique intempestive.

Conclusions provisoires :

Le Pont d’Aël constitue un exemple remarquable d’ingénierie romaine adaptée à un contexte topographique extrême.

La présence d’une galerie interne de contrôle, l’implantation stratégique au point de resserrement maximal de la gorge et la conception structurelle à arche unique témoignent d’une maîtrise technique avancée et d’une compréhension fine des contraintes géomorphologiques et climatiques du site.

Mais la finalité de ce pont-aqueduc d’AEL demeure un mystère …

ll faut bien l’admettre : malgré l’érudition patiemment accumulée et l’enthousiasme parfois débordant des chercheurs, l’utilité exacte de ce pont-aqueduc demeure, aujourd’hui encore, entourée d’un voile d’incertitude. Cette situation, loin d’être exceptionnelle en archéologie, invite à une forme d’humilité savante — tempérée, toutefois, par quelques hypothèses aussi ingénieuses que successivement démenties.

Dès les premières études, la question de la fonction de l’ouvrage s’est heurtée à une difficulté majeure : l’inscription latine gravée sur la clef de voûte, fortement dégradée par le temps, s’est révélée longtemps indéchiffrable. Privés de ce précieux indice, les chercheurs ont dû s’en remettre à l’observation matérielle du site. Or, au Moyen Âge, la prise d’eau en rivière ainsi que les canaux d’amenée avaient disparu, emportés sans être reconstruits. L’ouvrage, réduit à un simple passage, n’avait conservé qu’un usage de pont muletier. Il n’en fallut pas davantage pour que l’on conclue, pendant un temps non négligeable, à un pont d’origine romaine certes, mais dépourvu de toute fonction hydraulique.

La situation évolua lorsque l’inscription put être lue avec plus de précision. Certains y reconnurent des noms qu’ils rapprochèrent d’une prestigieuse famille de Padoue, réputée pour ses activités liées aux métaux. Cette découverte, conjuguée à la redécouverte progressive de la fonction hydraulique de l’ouvrage, incita à envisager une première hypothèse structurée : le pont-aqueduc aurait servi à acheminer de l’eau destinée au traitement du minerai de fer extrait dans la haute vallée, où affleurent, à 2 400 mètres d’altitude, des gisements de magnétite (Fe3O4) connus depuis l’Antiquité.

L’hypothèse séduisait par sa cohérence, mais elle se heurta à une objection de taille : une telle activité aurait nécessairement laissé des traces en aval, notamment dans les zones plus planes en direction d’Aymavilles. Or, aucune preuve archéologique tangible n’est venue étayer cette interprétation. Il fallut donc, une fois encore, revoir la copie.

Dans un second temps, l’attention se porta sur les carrières de marbre de cette région d’Aymavilles, dont les matériaux furent utilisés pour la construction d’Aoste. L’idée s’imposa alors — avec une certaine élégance intellectuelle — que l’eau acheminée par le pont aurait pu servir au débitage des blocs de marbre. L’hypothèse semblait d’autant plus plausible que la famille padouane évoquée précédemment pouvait être associée, dans une terminologie contemporaine, à des activités relevant du bâtiment et des travaux publics. Hélas, cette construction théorique ne résista pas longtemps à l’épreuve des faits : les principales utilisations du marbre d’Aoste se révélèrent antérieures à la construction du pont-aqueduc, ce qui fragilisait considérablement cette interprétation.

Plus récemment, en 1997, les travaux de l’archéologue Mathias Döring, ont permis de formuler une nouvelle hypothèse, aujourd’hui la plus communément admise. Selon celle-ci, l’eau transportée par l’aqueduc aurait été destinée à un usage agricole, permettant l’irrigation d’une vaste zone d’environ 200 hectares. Cette production aurait contribué à l’approvisionnement d’Aoste en denrées fraîches. Par ailleurs, ces recherches ont mis en évidence la complexité architecturale de l’ouvrage, qui aurait comporté jusqu’à trois niveaux superposés.

Cette dernière hypothèse, pour convaincante qu’elle soit, n’épuise pas le mystère. Elle demeure, comme les précédentes, tributaire de l’état des connaissances et pourrait, à son tour, être remise en question. Il est donc permis de penser que la véritable destination de cette eau, captée au prix d’efforts considérables dans un environnement peu hospitalier, ne sera pleinement comprise que lorsque le tracé complet de l’aqueduc, surtout en aval du pont, aura été établi avec certitude.

En attendant, force est de reconnaître — avec un sérieux teinté d’une discrète ironie — que ce pont, admirable par son audace technique, continue de nous rappeler que les Romains savaient construire des ouvrages dont l’utilité, deux millénaires plus tard, peut encore nous échapper

Références bibliographiques

  • Ph. Pingone, Aquaeductus Augustae Salassorum hodie le Pondel, Archives d’État de Turin, Storia della Real Casa, mazzo 6 n° 1 (1550).
  • M. Baron de Malzen, Monuments d’antiquité romaine dans les États de Sardaigne en terre-ferme (1826).
  • E. Aubert, La Vallée d’Aoste (1860 ; rééd. 1958).
  • C. Promis, Le antichità di Aosta – Augusta Praetoria Salassorum, Memorie dell’Accademia des Sciences de Torino, série II, XXI (1862 ; rééd. 1962).
  • P. Barocelli, Pondel : ponte romano in Val Cogne, Atti della Reale Accademia des Sciences de Torino, vol. LXVI (1930-31).
  • R. Mollo-Mezzena, Augusta Praetoria : mise à jour des connaissances archéologiques (1975-76).
  • A. Zanotto, Valle d’Aosta Antica e Archeologica (1986).
  • G.C. Marrone, « Gens Avillia et le commerce des métaux dans la vallée de Cogne », MEFRA 105,1 (1993).
  • M. Döring, Der Emissar des Tunnels von Fucino, Schriftenreihe der Frontinus-Gesellschaft 19 (1994).
  • M. Döring, Die römische Wasserleitung von Pondel im Val d’Aosta / Italien, Mitteilung Nr. 101 des Instituts für Wasserbau der TU Darmstadt (1997).
Ce contenu a été publié dans culture. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.